[Le Monde Libertaire] Sciences & télévision

La littérature savante sur la vulgarisation scientifique à la télévision est riche et abondante. La politique sur ce même sujet est indigente et rare. Elle se contente de pondre des rapports parlementaires qui resteront sans effet.
Dans ce qui suit, je me suis plutôt attaché à déceler l’idéologie générale qui sous-tend tout discours télévisuel direct ou indirect, à propos des sciences et des techniques. Autant d’affirmations diffuses qui, à force de répétition péremptoire, agissent par imprégnation, finissent par faire système et deviennent de telles vérités qu’il serait malséant de les mettre en doute. Ce qui est l’inverse de la démarche scientifique…
Je l’ai fait en examinant les genres qui prétendent montrer le réel : reportages, documentaires, divertissements et publicités. La culture scientifique et technique y apparaît soit – rarement – comme sujet de vulgarisation, de façon volontaire et directe, soit – le plus souvent – comme objet culturel, de façon involontaire et indirecte. Le cadre d’analyse serait incomplet si on ne s’attardait pas sur le moteur même de la production télévisuelle : l’audimat. Au fil des années, cet indicateur boursier qui détermine le prix de la minute publicitaire s’est imposé comme une mesure universelle des goûts et des attentes des téléspectateurs. Une injonction divine de la marchandise à laquelle les dirigeants se doivent d’obéir sous peine de renvoi.
Tout le monde se souvient de la polémique soulevée par les propos d’un ex-PDG de TF1 : « Nos émissions ont pour vocation de le [le téléspectateur] rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Cette déclaration, jugée cynique quand elle n’est que naïve, a beaucoup scandalisé au lieu de susciter la réflexion. À y regarder de près, il semble plus pertinent d’inverser la proposition. Ce ne sont pas les émissions qui rendent le cerveau disponible à la réception du message publicitaire mais, bien au contraire, le message publicitaire qui a fixé et qui fixe encore les règles formelles des produits télévisuels, journaux télévisés et émissions politiques compris. Sur le strict plan des techniques narratives, la réclame a introduit des normes, un style, un savoir-faire qui se sont étendus à l’ensemble des émissions. Une gestion du temps, un rythme de montage, une esthétique visuelle et sonore, une façon d’éclairer, de cadrer. Il faut faire court, rapide, être dans l’urgence de l’actualité, ne jamais interrompre le flux. Le discours sur les sciences et les techniques n’est que l’un des éléments publicitaires de ce flux qu’il serait inconvenant de troubler par des silences, de la réflexion, de l’incertain.
Sans compter, par une crainte irraisonnée de perte d’audience, la starisation de certaines disciplines et, en corollaire, d’une petite poignée de scientifiques dont la principale qualité tient à leur supposée télégénie (« Il passe bien, il s’exprime bien »). Le scientifique est tour à tour le bon, la brute et le truand. Le bon, c’est l’ancien astronome émerveillé, qui vaut plus par la gaîté de son ignorance que par la gravité de son savoir. Il est soit rêveur et distrait, tout entier absorbé par sa tâche ; soit aventurier maniant le fouet aussi bien que le linéaire B 1. La brute, c’est le physicien nucléaire, le chimiste ou le biologiste. Il inquiète, il corrompt la Nature (avec un grand N), il se prend pour Dieu quand il n’est que démon. Le truand, c’est l’usurpateur, celui qui vole ou qui truque ses résultats. À l’image, le savant trône dans son laboratoire ou dans sa bibliothèque, appareils de mesures et livres en font le détenteur d’une connaissance indiscutable. Il est celui qui sait, dépositaire d’un savoir dont nous ne savons rien.
Ce type de transmission ne fait que produire l’effet inverse, puisqu’il remplace le savoir authentique par un culte du savoir. Une caricature, une mystification. « Une idolâtrie des supports humains du savoir » (Georges Simondon). En définitive, le scientifique n’y transmet que lui-même.
Du coup, le nombre de disciplines ayant droit de citer est si réduit que le monde des sciences s’apparente plutôt au monde du silence. La santé, présentée comme une discipline, se taille la plus grosse part d’un lion qu’elle partage avec les documentaires animaliers, la vie secrète des dinosaures, les premiers âges de l’humanité urbi (u) tero et orbi (u) tero, les mystères (sic) des pyramides, l’astronomie réduite aux éclipses et aux explorations spatiales, les randonnées sur les volcans du monde et l’écologie. France 5, la chaîne du savoir et de la connaissance, se fend d’une case dont l’intitulé officiel laisse rêveur : « Science, santé, environnement ». Santé (on trinque !) en lieu et place de sciences médicales. Sur TF1, Ushuaia, visite guidée des jolis coins « encore sauvages » de la planète, version animée du vieux magazine Géo. France 2, qui met en scène les frères Bogdanov, deux bonimenteurs de foire attifés en cosmonaute-mantique égrenant des sottises d’un air compassé. Autant d’émissions déclarées comme étant à caractère scientifique. À ce compte, l’absence vaudrait mieux que la mascarade.
Pour assurer sa pérennité, la télévision doit rassurer le citoyen téléspectateur sur la validité et la cohérence de ses idées, fussent-elles approximatives ou erronées. Elle donne à la doxa un label d’authenticité. Il n’y a là aucune volonté délibérée, aucun choix méchant d’abrutir les masses. « C’est d’ailleurs un bien curieux phénomène qui fait que des choses dont personne ne semble vouloir se font comme si elles avaient été pensées et voulues » (Pierre Bourdieu).
Transformation du discours scientifique en discours idéologique, la science (au singulier) y est présentée in fine comme une forme de croyance. Vidées de leur identité matérielle et concrète, les théories scientifiques sont figées dans le temps. Elles sont toujours présentées comme une explication définitive et totalisante, jamais comme le moment d’une description réfutable et parcellaire. Ce discours n’est que l’amplification et la légitimation des idées de comptoir sur la recherche scientifique, sur « ces chercheurs qui cherchent et ne trouvent pas », « qui se trompent souvent », « qui ne sont pas d’accord entre eux ». Et plus préoccupant encore, la permanence du discours relativiste 2 que l’on trouve chez une poignée d’intellectuels officiels. La représentation télévisuelle des sciences correspond bien à l’ambivalence de la représentation commune, qui peut se résumer par deux termes psychologiques : émerveillement et effroi. Émerveillement, avec la science comme sotériologie 3. Elle a la puissance divine du sauveur. Elle seule, dans le secret des labos, peut nous sauver de tous les dangers, de toutes les maladies. Effroi, lorsque sciences et techniques produisent des effets négatifs ou supposés tels : clonage, plantes alimentaires génétiquement modifiées, centrale nucléaire, téléphone portable, etc. L’émerveillement et l’effroi, par définition, n’admettent ni distinctions, ni nuances et se trouvent aux antipodes du travail des scientifiques. Et c’est ainsi que la télévision, sauf exception, ne raconte pas les sciences mais les trahit tout en méprisant ses spectateurs.

Robert Nardone, documentariste

1. Syllabaire utilisé pour l’écriture du mycénien, forme archaïque du grec ancien. (NdR.)
2. Voir l’article de Hervé Ferrière (ML 1603). (NdR.)
3. Partie de la théologie s’intéressant aux doctrines du salut. (NdR.)

Source : Le Monde Libertaire n°1605 (23-29 septembre 2010)

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