L’obsolescence programmée des nouvelles technologies

Tous les deux ans, voire de plus en plus tous les ans, nous avons droit à une nouvelle technologie, que ce soit en multimédia, en téléphonie ou bien entendu en informatique. Il est étonnant de constater que la période de chacune de ces pseudo-révolution technologique correspond à peu de chose près à la durée des garanties de nos appareils. Un soupçon de paranoïa irait nous faire penser que les fabricants sont derrière tout ça et inventent de toute pièce de soi-disant nouvelles technologies pour nous inciter à renouveler sans cesse nos matériels.

Pourtant, le cycle de vie réduit des produits de consommation n’a rien à voir avec la paranoïa et tout à voir avec l’obsolescence programmée. Ce phénomène n’est pas nouveau et touche depuis les années 1920 à peu près tous les biens de consommation, de l’automobile aux bas résille, et de l’électroménager aux composants électroniques. L’informatique est donc loin d’être seule concernée, bien qu’elle soit un exemple majeur de ce qui représente probablement à ce jour la plus grande arnaque montée par le capitalisme.

Le principe est extrêmement simple à comprendre. Pour vendre plus, il faut que le consommateur achète plus. Pour qu’il achète plus, il faut qu’il renouvelle le plus possible ses biens. Un fabricant a financièrement bien plus intérêt à vendre un logiciel ou un ordinateur tous les deux ans que tous les dix ans, même si une telle durée de vie est techniquement réalisable (et c’est le cas, ne nous y trompons pas). La question qui a germé dans l’esprit des capitalistes des années 20 était simple : comment faire pour que le consommateur consomme plus souvent que nécessaire ? La réponse est double et se trouve dans les deux visages de l’obsolescence programmée.

La première réponse se trouve dans la conception même des produits. C’est ce qu’a fait Apple avec les trois premières générations d’iPod, pour lesquelles la batterie était techniquement conçue pour ne durer que 18 mois. Passé ce délai, les batteries sont bel et bien tombées en panne, mais Apple a proposé à ses clients de changer complètement de matériel plutôt que de réparer ses produits défectueux. Le remplacement des batteries a du être imposé à Apple par la justice états-unienne. Un autre exemple, que l’on trouve très bien illustré dans le film documentaire Prêt à jeter1, est celui de l’imprimante (Epson Stylus C42UX dans le film, mais l’exemple est valable bien plus largement). Le fabricant avait placé dans son imprimante une puce dont le seul but était de bloquer le fonctionnement de la dite imprimante après un certain nombre d’impressions, bien que le matériel soit toujours parfaitement fonctionnel. Et le consommateur de jeter son imprimante pour en acheter une autre… Un dernier exemple pour la route, celui des conceptions « en bloc », c’est-à-dire le fait de fabriquer du hardware en rendant les composants solidaires les uns des autres, si bien que dès qu’un composant grille, l’intégralité du système est à jeter.

La seconde réponse se trouve dans la mode et le marketing. Le designer industriel états-unien Brooks Stevens disait, dans les années 1950, qu’il fallait « inculquer à l’acheteur le désir de posséder quelque chose d’un peu plus récent, un peu meilleur et un peu plus tôt que ce qui est nécessaire ». Une recette qui a largement inspiré feu Steve Jobs, mais aussi tous les industriels de l’informatique. Microsoft n’a pas fait autre chose quand, en 2006, son service après-vente et sa maintenance des systèmes Windows 98 et Millenium ont cessé. Objectif : inciter les utilisateurs à passer sur les nouveaux systèmes d’exploitation, qui (au passage) nécessitent de nouveaux hardware, puisque plus lourds à supporter (il faut plus de mémoire vive, plus d’espace disque etc.). Le top du top de l’obsolescence programmée est atteint lorsque c’est le consommateur lui-même, bien dressé, qui se rue sur chaque nouveauté qu’on lui agite sous le nez (cf. les défilés périodiques d’illuminés devant les Apple Store).

Petit bilan de l’obsolescence programmée. Qui y gagne ? La production et la croissance, bien entendu, comprendre : quelques industriels et leurs actionnaires. Qui y perd ? Sans surprise, sur le podium nous retrouvons tout d’abord le citoyen occidental, arnaqué et pressé comme un citron, bien que ce soit en partie du à sa propre bêtise, puis en seconde position l’éternel victime du ricochet capitaliste qu’est l’habitant du tiers-monde. En ce qui nous concerne, c’est l’Afrique de l’Ouest qui fait office de gigantesque décharge pour tous les produits informatiques (mais aussi électroménagers et multimédia) jetés par l’Occident. Et enfin, la grande perdante est, comme toujours, la Terre, dont les matières premières non renouvelables (métaux, énergies fossiles, lithium, indium etc.) sont pompées et restituées sous forme de tonnes de déchets polluants.

Prises sous l’angle de l’obsolescence programmée, nous comprenons bien que les dites innovations n’innovent en rien. Les nouvelles technologies sont de purs produits marketing, qui n’apportent rien de nouveau sinon un esthétisme inutile et quelques applications-gadgets tout aussi inutiles. Que se passerait-il si les industriels étaient tenus à des garanties de 10 ans ? Que se passerait-il s’ils étaient forcés de concevoir leurs produits pour les rendre réparables et non l’inverse ? Ce serait assurément un coup mortel porté à « l’innovation pour l’innovation » et un coup mortel pour quelques comptes en banque… Et alors ?

Syndicat de l’Industrie Informatique – CNT

Notes :
1. Prêt à jeter, de Cosima Dannoritzer, Allemagne, 2010, disponible sur Arte

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