Steve Jobs est mort… et alors ?

La mort a souvent cet avantage de bonifier la vie. Elle applique une sorte de vernis brillant au souvenir de celui ou celle qui vient de décéder, métamorphosant les tyrans en conquérants, les citoyens ordinaires en héros et les génies du marketing et de l’exploitation en génies tout court. À l’annonce du décès de Steve Jobs, patron d’Apple, les media se sont rués sur l’occasion de saluer unanimement le génie, le bienfaiteur des nouvelles technologies, le présentant parfois comme ayant fait plus de bien à l’humanité que beaucoup d’autres. « Génie » et « bienfaiteur » seront probablement les épitaphes choisies pour sa pierre tombale, révélant en cela comment la société dans laquelle nous vivons trafique les vraies valeurs.

Loin de nous l’idée de nous réjouir du décès d’un homme, quelqu’il soit, mais il faut remettre les choses à leur place : Steve Jobs était avant tout un PDG et un spécialiste du marketing. Sa création, Apple, n’était pas autre chose qu’une gigantesque machine à faire du fric, pour engraisser ses cadres dirigeants et ses actionnaires. Bien que, sous son impulsion, les technologies de l’informatique et du multimedia aient fait d’énormes progrès, qui profitent à tous, il ne faut pas omettre de signaler dans quel but ils ont été réalisés. L’iPod, l’iPhone ou l’iPad sont des objets purement marketing, qu’il faut renouveler tous les ans si l’on souhaite rester « branchés » et s’inscrivent en cela dans la plus pure tradition consumériste et capitaliste de notre temps. En cela, nous pouvons reconnaître à Steve Jobs d’être un génie en matière de marketing, un multiplicateur de devises à la Bill Gates, en somme. Gageons qu’à la mort de ce dernier, la réaction internationale ne sera pas différente, saluant le génie qui fit avancer l’humanité toute entière, et pourtant il n’y aurait pas eu de Bill Gates sans les PC d’origine IBM et l’achat du système d’exploitation QDOS, pour en faire MS-DOS, puis Windows. Ces logiciels n’ont pas été inventés par Bill Gates, mais sûrement par des informaticiens qui, eux, sont d’illustres inconnus.

L’informatique et les NTIC ont créées leurs héros, mais derrière eux se cachent de nombreux anonymes, véritables artisans, véritables travailleurs et probablement véritables destinataires des louanges attribuées à Steve Jobs. Ne nous privons pas d’émettre une critique à l’égard de ce déferlement médiatique de condoléances mielleuses, qui masquent au passage l’attribution des prix Nobel qui récompensent des travaux de grande importance scientifique et de grande qualité littéraire. N’y a-t-il pas là plus grande bienfaisance pour l’humanité ? La poésie ne rapporte par autant que l’iPhone, il est vrai…

Peut-être les media devraient-ils présenter des reportages sur les conditions des travailleurs chinois de Foxconn, qui fabriquent les joujous d’Apple pour un salaire de misère, ou bien s’intéresser aux comportements de ces gens rendus toxicos par l’omniprésence de leur iPhone, véritable drogue moderne créant une illusion de contact permanent avec le monde ? Peut-être pourraient-ils évoquer le coût écologique monstrueux de la fabrication de millions d’iPad et autres gadgets à renouveler sans cesse pour satisfaire la stupidité crasse de consommateurs et la gloutonnerie des actionnaires de feu Steve Jobs ? Peut-être pourrait-on discuter de la responsabilité morale d’une entreprise comme Apple lorsqu’apparaissent des applications iPhones aussi sordides que « Mon fils est-il gay ? » ou « Juif / pas juif » ?

Gageons que si le iParadis existait, il serait probablement déjà envahi par des projets de iAuréoles et de iNuages 2.0, mais par bonheur, le néant n’a cure du marketing.

Syndicat de l’Industrie Informatique – CNT

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