La révolte Anonymous

Anonymous« Nous sommes anonymes. Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n’oublions pas. Redoutez nous. » C’est ainsi que se présentent les Anonymous, sur plusieurs centaines de vidéos Youtube, de nombreux sites et des tracts. Il ne s’agit pas d’une organisation précise, mais d’un ensemble de hackers, geeks, pirates informatiques, des programmeurs ou de simples internautes révoltés. Certains éditorialistes, par soumission au système ou par méconnaissance, les ont traités de gamins de 15 ans ne sachant pas comment occuper leur temps ou de clowns, alors que leurs actions démontrent un sens politique très développé, de réelles compétences techniques, ainsi qu’une éthique et des revendications claires.

Nombreux sont ceux qui ont découvert le mouvement Anonymous la semaine passée, suite à leur contre-attaque massive dans l’affaire MegaUpLoad. Depuis que le site de partage et de téléchargement de fichiers a été fermé par le FBI, dans la nuit du jeudi 19 janvier, les représailles se sont multipliées. Les Anonymous ont fait tomber de nombreux sites de grandes sociétés de l’industrie culturelle, parmi lesquels ceux de Warner, Vivendi, Universalmusic, Sony, Disneystore, mais ils s’en sont également pris au FBI, dont le site est resté indisponible des heures, à celui de Hadopi, à des sites gouvernementaux brésiliens et états-uniens, et bien d’autres. Plus tard, après la déclaration de Sarkozy, qui s’est dit satisfait de la fermeture de MegaUpLoad, c’est le site de l’Élysée qui a été piraté (les observateurs auront vu des messages s’afficher dans l’url du site, tels que « Sarkozy le peuple aura ta peau »). Des cibles claires, choisies pour leur lien direct ou leur soutien aux lois liberticides qui tentent d’aliéner Internet à la loi de l’argent, de la surveillance et de la propriété. Seuls quelques crétins comme Christophe Le Barbier, patron de l’Express, ont réagit avec condescendance et mépris, en traitant les Anonymous de « voleurs » et en les mettant au défi de s’en prendre au site de l’Express, « blindé » selon lui. Peu de temps après, le blindé tombait…

Pourquoi ces attaques ? Simple jeu pour des geeks qui s’ennuient ? Le choix des cibles et le discours des Anonymous démontre clairement le contraire. Certes, l’attaque contre l’Express était probablement de trop, car la liberté d’expression suggère que chacun puisse s’exprimer, même les ahuris comme Le Barbier. Pour le reste, leur conscience citoyenne et politique est évidente. Les Anonymous ne sont ni des vandales, ni des terroristes, ce sont des militants, qui revendiquent un Internet qui demeure libre et ne soit pas inféodé aux États et aux grandes entreprises. Il leur est parfois reproché d’agir dans l’illégalité, mais ne faut-il pas, parfois, faire ce qui est illégal pour faire ce qui est juste ? À leur crédit, nous pouvons souligner leur démarche non-violente. Faire tomber un site n’a rien d’un terrorisme, car il n’y a pas destruction, or la plupart de leurs attaques ont été effectuées par DDOS, c’est-à-dire par déni de service (le site devient inaccessible). Ceci est temporaire, après quelques temps, le site fonctionne de nouveau. Cette méthode de protestation est donc l’équivalent virtuel d’une manifestation, qui empêcherait l’accès temporaire à un lieu.

Pourtant, ils sont capables de frapper bien plus forts. Ils ont notamment opéré plusieurs défacements (ou défaçages), néologisme qui signifie remplacer la page d’un site par une autre, technique utilisée par exemple pour soutenir l’insurrection en Syrie, où les sites de plusieurs villes syriennes ont vu leur contenu modifié par le chiffre des massacres du régime de Bachar El-Assad. Dans d’autres cas, ils ont réussi des extractions de données, menaçant de les révéler ensuite pour faire plier leurs adversaires, ce qui fut par exemple une réussite au Mexique, où les Anonymous ont menacé de révéler les noms et adresses de membres du puissant cartel de drogue Las Zetas, afin de faire libérer certains des leurs retenus en otage. C’était en 2011, année qui a également vu les Anonymous exhiber le fameux masque de Guy Fawkes en soutien au mouvement Occupy Wall Street. Cependant, les hacktivistes se sont illustrés par d’autres actions de protestation, notamment en décembre 2010, lorsqu’en soutien à WikiLeaks, lâché par PayPal, Mastercard et Visa à cause des pressions exercées sur ceux-ci par le FBI, ils ont piratés leurs sites. Outre cela, les Anonymous sont des adversaires connus de la Scientologie et des pédophiles, contre lesquels ils ont déjà lancé de nombreuses actions. Les autorités ont bien saisi le danger de ce groupe subversif, en effectuant plusieurs arrestations de pirates dans plusieurs pays du monde, réagissant comme toujours par la répression face au légitime combat pour la liberté.

Les Anonymous sont-ils anarchistes ? Ils se revendiquent officiellement sans parti, sans dogme, voire apolitique, mais il est évident que tout dans leur engagement et leurs actions est politique. Ouvertement sans hiérarchie, sans chef, ennemis déclarés des grands groupes et des lois liberticides des États, ils prônent la liberté d’expression, de partage des données et le respect de l’anonymat, s’opposant de manière ferme au contrôle et à la surveillance d’Internet et des technologies informatiques en général. Un discours et une pensée très libertaires, en somme. De plus, le masque de Guy Fawkes, utilisé dans toutes les manifestations publiques d’Anonymous, est une référence évidente au personne de V, héros masqué de V pour Vendetta, la bande-dessinée créée par Alan Moore, dans laquelle V est ouvertement anarchiste. Cela dit, il n’est guère possible de rattacher formellement un groupe aussi diversifié à une idéologie précise, même si les Anonymous sont assurément épris de liberté et tiennent un discours incitant à l’insurrection des peuples contre la machine autoritaire. Une occasion de rappeler l’article 35 de la Constitution française de 1793 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Revenons-en à l’affaire MegaUpLoad. Pourquoi une telle réaction des hacktivistes ? Après tout, Kim « Dotcom » Schmitz, patron du site, a raflé la mise en quelques années, devenant richissime sur le dos du partage et après un passé douteux, proche d’activités mafieuses. Pas exactement un personnage fantastique, mais la réaction des Anonymous doit être perçue au-delà de la seule fermeture de MegaUpLoad, qui n’est que la goutte d’eau, l’ultime provocation en date des gouvernements dans leur volonté de contrôler le monde virtuel. Un article sur la Toile mentionnait récemment que l’attaque contre le site hadopi.fr était sans fondement, ce qui est bien entendu une ânerie. Les Anonymous, comme toute personne se préoccupant un temps soit peu des libertés individuelles, sont les ennemis de toutes les lois sécuritaires : Loppsi et Hadopi en France, PIPA et SOPA aux États-Unis. C’est d’ailleurs contre ces deux lois que le site anglophone de Wikipédia s’est mis en berne le 18 janvier, pour protester contre la liberté bafouée. La dernière loi scélérate qui nous pend au nez est d’autant plus dangereuse qu’elle est peu connue, il s’agit d’ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), en préparation un peu trop secrète pour être honnête, dans les cerveaux pourris de nos bureaucrates. Cette loi est une version supérieure (un « upgrade » si l’on veut) de Hadopi, qui vise tout simplement à museler la liberté sur Internet. En interdisant les contenus jugés pirates, elle vise donc directement les contenus (images, vidéos, musiques) qui circulent sans rémunérer leurs auteurs. Deux choses à ce sujet. La première, c’est le caractère totalement anti-démocratique des procédures, qui se font en secret sans consultation des peuples, mais aussi parce que la loi fera des hébergeurs et des fournisseurs d’accès des juges, puisque ces sociétés privées auront autorité pour sanctionner les internautes qui téléchargeront des contenus illégaux, notamment en restreignant l’accès à certains sites, voire en coupant carrément leur connexion Internet. Flicage et censure aux mains d’entreprises privées ! La seconde chose, c’est la notion de propriété intellectuelle. Le capitalisme aime l’argent, il aime tout rentabiliser et son système est fondé sur la propriété, y compris de tout ce qui n’est pas matériel : les œuvres de l’esprit. Sous prétexte de garantir aux auteurs leur rémunération, les gouvernements, laquais des lobbies, pondent leurs lois anti-piratage, alors que ceux qu’elles protègent réellement, ce sont ces lobbies, qui se gavent sur le dos des artistes, ou encore les ayants-droits, ces héritiers d’artistes devenus rentiers grâces à leurs ascendants sans avoir jamais rien créer d’eux-mêmes. Il faut arrêter le délire collectif : les groupes de l’industrie culturelle et les gros artistes se portent à merveille, leurs comptes en banque débordent tandis que des millions de gens n’ont pas les moyens d’acheter films, séries, livres et musiques. Qui sont les voleurs dans ce système ?
Alors jusqu’où ira cette logique de propriété intellectuelle ? Sera-t-on un jour arrêté dans la rue si l’on sifflote une mélodie déposée ? Devra-t-on payer des amendes à chaque fois que nous prêterons un DVD à un proche ? Serons-nous les esclaves éternels d’un système qui veut nous faire payer pour tout et coller des copyright sur tout ? À quand une taxe sur chaque goulée d’air inspirée ? Tout comme l’eau et l’air, les notes de musique, les images, les mots et les idées ne devraient appartenir à personne, mais à tous.

Pour préserver les droits et la liberté de chacun, les Anonymous invitent tous ceux qui le souhaitent à se joindre à eux pour une manifestation non-violente et festive, qui devrait envahir les rues au mois de mars. Les informations sont à suivre sur www.anonymact.fr
Ils lancent également un boycott général (Black March) qui aura lieu pendant tout le mois de mars et qui concernera tous les produits culturels : ni musiques, ni films, ni livres, ni jeux vidéos. Leur stratégie consistera à attaquer les industriels au porte-feuilles.

Guillaume, Syndicat de l’Industrie Informatique – CNT

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